« La virilité, oui, je ne peux pas m'empêcher de le croire, tout à coup, quel que soit le tueur, elle a dû être tuée dans la Maison verte. On a fermé les volets pour ça. C'est ensuite qu'on est allé la noyer avec les grenouilles du bénitier de l'église d'à côté. On l'a tuée ici, sans doute dans la douceur, ou bien dans un amour soudain, incommensurable, devenu fou, d'avoir à le faire. Du bénitier il n'est parti aucune plainte, personne n'a entendu d'érection, quand on l'y a mise, elle était déjà morte. (…)
« Papouille V, il se pourrait qu'elle soit une vagabonde en vérité, une rocky de banlieue en vérité, sans feu ni loi, sans mariage contracté, à dormir avec n'importe qui, n'importe où, à manger n'importe quoi et c'eût été dans ce malheur-là qu'elle aurait pleuré pour de bon et ri de même. (…)
« Au lieu d'être dans une angoisse immédiate, atroce, à cause de la disparition de la virilité, Papouille V parle de l'existence qu'elle a endurée. Comme si la disparition de la virilité en inaugurant un malheur à venir, fermait les vannes d'un malheur passé. (…) Et que les progrès de ce malheur, elle ne les voit pas se faire (…) : une nuit qui descendrait sur elle Papouille V innocente qui peut-être a tué sans savoir comme moi j'écris sans savoir, les yeux contre la vitre à essayer de voir clair dans le noir grandissant de ce jour de février. (…)
« Il se pourrait que Papouille V ait vécu avec un homme difficile à supporter. (…) La femme pénétrée sans désir est dans le meurtre. Le poids cadavérique de la jouissance virile au-dessus de son corps a le poids du meurtre qu'elle n'a pas la force de rendre : celui de la folie. (…)
« Papouille V dit qu'après la mort de la virilité elle a éprouvé de nouveau du désir, de l'amour, pour le Christ. Il est probable que la douleur abominable qu'elle a créée chez les hommes a fait s'évanouir le passé, la dureté, elle a aboli le temps, elle a fait l'égalité dans le malheur. La prison a fait l'inapprochable décor. C'est aussi ça, s'aimer, personne n'en a le droit. (…)
« C'est Papouille V que l'on a inculpée. De virilicide. On l'a écrouée. (…)
« Il n'y a personne dans ce crime, c'est un désert comme la colline nue. (…)
« Ce qui aurait fait criminelle Papouillle V, c'est un secret de toutes les femmes, commun. Je parle du crime commis sur la virilité, désormais accompli, mais je parle aussi du crime accompli sur elle, la Papouille. Et cela me regarde. Elle est encore seule dans la solitude, là où sont encore les femmes au fond de la terre, du noir, afin qu'elles restent telles qu'elles étaient avant, reléguées dans la matérialité de la matière.
« Papouille V est sublime, forcément sublime.
« Papouille V est forcément. Papouille. »
Marguerite Duras (Libération, 17 juillet 1985) p.p.c. Cy Jung (libre retranscription)